Les Bangladais sont appelés aux urnes jeudi pour tourner la page Sheikh Hasina, renversée par un soulèvement populaire en août 2024, un scrutin dont le Parti nationaliste du Bangladesh (BNP)de Tarique Rahman, rentré d'exil volontaire il y a deux mois, et les islamistes du Jamaat-e-Islami font figures de favoris.
La Ligue Awami de Sheikh Hasina ayant été déclarée hors-la-loi après quinze ans au pouvoir, Tarique Rahman espère ramener aux affaires son rival historique, le BNP, et réussir un come-back spectaculaire, 17 ans après son départ en exil volontaire à Londres pour échapper à des accusations de corruption qu'il a toujours démenties.
Fils de l'ancienne Première ministre Khaleda Zia, l'homme d'affaires de 60 ans a été accueilli en héros à Dacca à son retour en fin d'année dernière, même s'il n'a jamais exercé de fonctions gouvernementales.
Le chef de file du BNP s'est engagé à rééquilibrer les partenariats internationaux du Bangladesh afin d'attirer les investissements, sans pour autant lier le pays de manière excessive à une seule puissance, prenant le contre-pied de Sheikh Hasina qui était perçue comme proche de l'Inde.
Tarique Rahman a promis d'aider davantage les pauvres et de sortir l'économie bangladaise de sa dépendance aux exportations de vêtements en développant le secteur des jouets ou de la maroquinerie. Il s'est également engagé à ce que le Premier ministre ne puisse pas exercer plus de deux mandats de cinq ans afin d'éviter toute nouvelle dérive autocratique.
Cherchant à se présenter en homme d'Etat, il a mené une campagne très sage, évitant toute référence aux déboires de sa famille pendant la primature de Sheikh Hasina et appelant à la réconciliation et la revitalisation des institutions du pays.
"À quoi bon parler de revanche ? Ça pousse les gens à fuir le pays. Ça n'apporte rien de bon", a-t-il déclaré à Reuters. "Ce dont notre pays a besoin en ce moment, c'est de paix et de stabilité (...) Ce n'est qu'avec une pratique démocratique que nous pourrons prospérer et reconstruire notre pays."
POUSSÉE ISLAMISTE
Le principal rival du BNP est une alliance constituée autour du parti islamiste Jamaat-e-Islami dirigé par Shafiqur Rahman, un médecin de 67 ans dont l'audience est longtemps restée confidentielle dans ce pays de 175 millions d'habitants à 91% musulman.
Selon les sondages, le Jamaat-e-Islami, qui s'était opposé à l'indépendance du Bangladesh vis-à-vis du Pakistan en 1971, est en passe de réaliser le meilleur score de son histoire, ce qui inquiète les modérés et les minorités.
Les islamistes ont été sévèrement réprimés à l'époque où Sheikh Hasina était au pouvoir. Les principaux dirigeants du Jamaat-e-Islami ont été emprisonnés et certains condamnés à mort pour des crimes datant de 1971, et le parti a été interdit et poussé dans la clandestinité.
Shafiqur Rahman a lui-même été arrêté en 2022 pour avoir prétendument aidé des membres d'un groupe extrémiste interdit. Il a passé plus de 15 mois derrière les barreaux.
Le soulèvement de 2024, d'abord mené par les étudiants, a changé la donne.
Quelques jours après la fuite de Sheikh Hasina en Inde, où elle vit désormais en exil, le gouvernement intérimaire dirigé par le prix Nobel Muhammad Yunus a assoupli les restrictions imposées au Jamaat-e-Islami, qui ont été définitivement levées par la justice l'an dernier.
RÔLE CRUCIAL DE LA "GÉNÉRATION Z"
Les islamistes se sont rapidement mobilisés, relançant leurs actions caritatives et participant aux opérations de secours après de graves inondations. La barbe et la tunique blanches de Shafiqur Rahman sont très vite devenues des images familières pour les Bangladais.
Après avoir sillonné le pays et capitalisé sur l'absence de dirigeant naturel après le soulèvement contre Sheikh Hasina, puisque Tarique Rahman vivait à l'époque en exil, Shafiqur Rahman a reçu le soutien du Parti national des citoyens de la génération Z, issu du mouvement étudiant contestataire de 2024, ce qui lui a permis d'étendre son influence chez les jeunes et les électeurs moins conservateurs.
Des affiches de campagne à l'effigie de Shafiqur Rahman inspirées de la série télévisée "Game of Thrones" ont ainsi fleuri dans tout le pays avec le slogan "Notre Dadu arrive", "dadu" signifiant grand-père en bengali.
Le dirigeant islamiste s'est employé à adoucir l'image de son parti en mettant en avant la gouvernance, la lutte contre la corruption ou la justice sociale, mais il a suscité la polémique en invitant les femmes à ne pas trop travailler pour s'occuper des tâches domestiques, ou en les comparant à des "prostituées" si elles délaissent leur foyer, ce qui a provoqué des manifestations dans les universités.
Le Jamaat-e-Islami ne présente d'ailleurs aucune candidate dans les 350 circonscriptions du pays.
Tout en affirmant que le Jamaat-e-Islami est "modéré, flexible et raisonnable", Shafiqur Rahman ne fait pas moins passer la "loi de Dieu" avant tout le reste.
"Nos principes sont fondés sur les valeurs islamiques, les valeurs coraniques", a-t-il déclaré en décembre à Reuters. "Le Coran n'est pas seulement destiné aux musulmans, il est destiné à toute la création."
(Krishna N. Das, Ruma Paul et Tora Agarwala , version française Tangi Salaün, édité par Blandine Hénault)

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